Colette Magny : L'Indomptable

Colette Magny (1926–1997), qui aurait aujourd’hui 100 ans, était l’une des voix les plus radicales et les plus singulières de l’histoire de la musique française – une pionnière à la croisée du blues, du free jazz, du spoken word et de l’agitprop (art engagé servant d’outil direct au changement social). Avec sa stature puissante et imposante et son allure presque guindée, on ne l’aurait pas imaginée sur scène. Mais dès qu’elle chantait, une voix puissante et retentissante se déchaînait, une voix que l’on n’oubliait pas de sitôt. Cette simplicité n’était pas de la maladresse, mais une attitude. Le terme de « chanteuse engagée » lui déplaisait, elle refusa à plusieurs reprises de se produire à l’Olympia de Paris et ne voulait absolument pas se conformer au courant dominant.
Une carrière tardive
Jusqu’à l’âge de 37 ans, Magny, née en 1926 à Paris, fille d’un épicier, a travaillé comme secrétaire bilingue et traductrice à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Son excellent anglais l’a conduite vers le blues et le jazz, et elle a commencé à s’intéresser à des chanteuses telles que Bessie Smith et Ella Fitzgerald. Elle apprit la guitare et se produisit dans de petits cabarets parisiens
C’est lors d’une de ces représentations que Mireille, dénicheuse de talents, l’a remarquée et l’a invitée en 1962 dans son émission de télévision « Le Petit Conservatoire de la Chanson ». Magny y a interprété « Saint James Infirmary » avec un tel succès que la presse s’est extasiée en déclarant que la France avait trouvé sa
En 1963, elle démissionna de son poste pour se consacrer désormais entièrement à sa carrière de musicienne. Son premier album, « Frappe ton cœur » (1963), était encore fortement ancré dans la chanson traditionnelle et le folk. L’album suivant, « Les Tuileries » (plus tard connu sous le nom de « Melocoton », 1964), témoignait déjà de sa volonté indomptable d’indépendance. Alors que tout semblait la destiner à une grande carrière de chanteuse de chanson, elle s’engagea dans une voie totalement différente. Sa conscience politique et sociale, éveillée par les bouleversements de la guerre d’Algérie, allait l’accompagner toute sa vie.

Politique et poesie
Magny a signé avec le label de gauche « Le Chant du Monde » et est devenue l’une des premières grandes chanteuses engagées de France. La radio publique ORTF censurait régulièrement ses chansons.
Elle prit position en faveur des Black Panthers, du Viêt-Cong, du mouvement féministe et des grévistes. Parallèlement, elle aimait la poésie : elle mit en musique des poèmes de Victor Hugo, Arthur Rimbaud, Louis Aragon, Pablo Neruda, Rainer Maria Rilke et Louise Labé, une poétesse du XVIe siècle.
Pendant les événements de mai 1968, Magny était dans son élément. Elle a joué lors de concerts de bienfaisance, a soutenu les facultés occupées et a créé, avec le 33 tours « Magny 68/69 », une sorte d’OVNI sonore. Pour ce collage sonore, le cinéaste et essayiste d’avant-garde Chris Marker, entre autres, lui a fourni des enregistrements originaux, des prises de son dans la rue et des enregistrements sur le terrain réalisés depuis les barricades, que Magny a habilement entremêlés à ses chansons.
Pionnière du free jazz
Lorsque le free jazz s’est développé en France dans les années 1960, Magny est rapidement devenue une actrice et une ambassadrice majeure de ce courant. Pour elle, il ne s’agissait pas d’un simple exercice intellectuel, mais de l’expression idéale de la colère politique, de la liberté personnelle et de l’indépendance. Sa voix oscillait alors entre cris stridents, murmures et poésie explosive.
De cette alliance entre improvisation sans compromis et protestation sociale est née une série d’albums exceptionnels. Sur « Feu et Rythme » (1971), récompensé par le Grand Prix du Disque de l’Académie Charles Cros, elle utilise sa voix non seulement de manière mélodique, mais aussi comme un instrument corporel et percussif. Elle s’entremêle ainsi aux sonorités expérimentales, pincées et frottées, des contrebassistes Beb Guérin et Barre Phillips, ainsi qu’à celles de sa propre guitare.
L’album suivant, « Répression » (1972), est tout aussi original : un disque rageur et intense sur la censure d’État et les violences policières, enregistré notamment avec Bernard Vitet et François Tusques. C’est précisément en raison de cette thématique qu’il est devenu l’un des albums les plus controversés et les plus boycottés de l’histoire de la musique française. Grâce aux impressionnantes pochettes d’Ernest Pignon-Ernest, les deux albums forment également un tout sur le plan visuel. Et sur la face B de « Répression », on retrouve même la formation en miniature de l’album précédent : Phillips et Guérin en duo avec la guitare de Magny.

En 1975, Magny a élargi son champ d’action avec « Transit » et s’est davantage tournée vers les conflits mondiaux. Avec le Free Jazz Workshop de Lyon (dont faisait partie le jeune Louis Sclavis, ici sur l’un de ses tout premiers enregistrements), elle dénonce, dans des morceaux tels que « Les cages à tigre », la torture et l’emprisonnement des prisonniers politiques pendant la guerre du Vietnam. Dans « La Bataille », elle adapte des textes du poète égyptien Ahmad Fouad Negm. L’album a été produit par Matthias Winckelmann, cofondateur du label Enja, qui, en tant que promoteur de l’avant-garde du jazz européen, a su donner à la protestation de Magny la sonorité qui lui convenait.
Avec « Visage-Village » (1977), réalisé en collaboration avec Lino Leonardi et le groupe Dharma, elle a enrichi sa musique de textures progressives proches de l’art rock, dévoilant ainsi une nouvelle facette de sa puissance expressive.
« Je veux chaanter » (1979), né d’une collaboration avec des enfants et des adolescents d’un institut pour personnes en situation de handicap mental, témoigne parfaitement de la générosité de son cœur : une œuvre « art brut » brute et sincère, pleine de sons spontanés, de rythmes et d’instruments de fabrication artisanale.
« Thanakan » (1981) est une pure performance vocale autour de textes du poète Antonin Artaud. Magny y capture la voix originale de ce dernier, fiévreuse, brisée et imprégnée d’une rage existentielle, tout en y apportant sa touche personnelle. L’album n’est pressé que sur une seule face, car l’éditeur d’Artaud a interdit légalement l’utilisation des récitations pour la face B.
Blues
Malgré ses aventures avant-gardistes, Magny est restée attachée au blues tout au long de sa vie. Ses interprétations de « Strange Fruit » à succès de Billie Holiday et de « House of the Rising Sun » comptent parmi les enregistrements de blues les plus marquants réalisés en France. L’album « Chansons pour Titine » (1983) s’inscrit également dans cette tradition : sur la première face, Magny s’accompagne elle-même au piano sur des morceaux plus intimes ; sur la seconde, c’est Maurice Vander, accompagnateur de longue date de Claude Nougaro, qui prend le relais, flanqué de grands noms du jazz tels qu’Henri Texier et Claude Barthélémy. Ici, le blues et le jazz moderne se fondent l’un dans l’autre tout naturellement.
Retraite à la campagne
À la fin des années 1970, Magny s’installe dans l’Aveyron et enregistre plus tard « Kevork » (1989, avec e.a. Denis Colin, Hélène Labarrière et Aldo Romano), un album singulier dans lequel elle rend hommage à la dinde. Sa justification : une dinde, une fois domestiquée, peut redevenir sauvage si on la relâche – une métaphore qui lui correspond bien.
Jusqu’à sa mort en 1997, Colette Magny est restée indomptable : une artiste à la voix veloutée, d’une puissance incroyable, et toujours à l’écoute des plus démunis. Elle a fait de la chanson française et du free jazz européen des outils au service du changement social et d’une liberté artistique sans limites, sans jamais se laisser enfermer dans une case.
P.S. Les références aux différentes personnalités sont un peu plus nombreuses cette fois-ci. Mais d’une certaine manière, cela s’avère nécessaire pour montrer toute l’étendue de l’œuvre immense de cette artiste.