13. décembre 2025
Marylin Mazur 1955-2025
Extrait de : « Frauen im Jazz » (Les femmes dans le jazz) - Illustration et texte : Anne Schmidt
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13. décembre 2025
Marylin Mazur 1955-2025
Extrait de : « Frauen im Jazz » (Les femmes dans le jazz) - Illustration et texte : Anne Schmidt
8. décembre 2025
Advent
En ce moment, je suis en train de faire un calendrier de l’Advent (version française sur Instagram) sur le thème des « Étoiles » pour le site web de mon (vrai) travail de graphiste, donc je n’ai pas beaucoup de temps actuellement à consacrer à ce site. Mais une excellente bande-son pour ce thème serait le nouvel album stellaire des Cosmic Keys.
27. novembre 2025
Michel Portal
À l’occasion de son 90e anniversaire, un article du 22 mars 2021 :
Michel Portal est un acteur incontournable du monde musical international - malheureusement, peu de personnes en dehors de la France le savent. Né en 1935, le clarinettiste, saxophoniste, bandonéoniste et compositeur ne s’arrête à aucune frontière musicale. Voici une sélection d’albums qui pourraient le faire comprendre :
1 ― Splendid Yzlement (1972) : Mon premier contact avec Michel Porta y a environ 30 ans. Ce n’est pas son œuvre la plus accessible, mais les années 1970 sont l’époque des grandes expérimentations musicales. Et celui-ci en est un exemple très amusant. De la même année, on peut trouver sur le web l’enregistrement live „Michel Portal Unit - Chateauvallon 1972“, qui a beaucoup influencé le jazz français.
2 ― Dejarme solo (1970) : Le désir de solitude – après avoir joué pendant des dans differents collectifs de musique – a amené à cet album solo, qui a été créé dans un processus multipiste en utilisant presque toute la famille des saxophones et des clarinettes. À la fin cet album est couronné par une performance de bandonéon réjouissante. Peut-être mon album preferé de Portal.
3 ― Arrivederci Le Chouartse (1980) : Un enregistrement en live avec Pierre Favre à la batterie et Léon Francioli à la basse. Un plaisir pour les oreilles entraînées.
4 ― Musiques de cinémas (1995) : Une sortie à la fusion - des compositions de musiques de films souvent très émouvantes mais aussi puissantes avec des collègues musiciens formidables.
5 ― Bailador (2010) : Collaboration franco-américaine pleine d’energie contagieuse. En fait (presque) dansable …
6 ― Eternal Stories (2017) : Un trio de jazz (dont Monsieur Portal) et le quatuor à cordes „Quatuor Ébène“ - c’est une musique dont je préfere a ne pas donner de définition. Ils jouent du Portal, Astor Piazzolla et encore. À examiner vous-même.
7 ― MP85 (2021)
A propos : La plus belle chose n’est malheureusement pas disponible sur disque : » un duo avec le pianiste Roberto Negro.
En plus : tango avec Richard Galliano („Blow up“, 1996) ; concertos pour clarinette de Mozart, Brahms, etc. (par exemple, „Double“ avec Paul Meyer, 2020) ; des hommages au jazz américain („Minneapolis“, 2000), à l’Afrique („Burundi“, 2000) et bien plus encore.
Note : Les premières apparitions de Michel Portal dans la chanson française chez Serge Gainsbourg („Machin choses“, 1964) et Barbara („Pierre“, 1964).
17. novembre 2025
Freiheit
Stéphane Kerecki : contrebasse
Thomas Savy : clarinette basse
Enzo Carniel : piano
Federico Casagrande : guitare
Fabrice Moreau : batterie
Airelle Besson : trompette
Émile Parisien : saxophone soprano
Un magnifique hommage à Charlie Haden et à son Liberation Music Orchestra, à la chanson engagée comme expression de la résistance, à la liberté comme mission permanente et à la beauté dont cette musique nous fait encore ressentir la puissance aujourd’hui. Stéphane Kerecki réussit à transmettre avec sensibilité la vision de Haden : grâce à des arrangements soignés, une instrumentation virtuose et une ligne claire entre improvisation et composition, il réinterprète avec son ensemble ces chansons intemporelles avec beaucoup de respect et sa propre touche artistique.
Charlie Haden, Carla Bley, Gato Barbieri, Sam Brown, Don Cherry, Andrew Cyrille, Howard Johnson, Mike Mantler, Paul Motian, Bob Northern, Dewey Redman, Perry Robinson, Roswell Rudd
10. novembre 2025
Une forêt de sons
Parmi les films intéressants sur le jazz, on peut citer > « Music for Black Pigeons ». Dans ce film, on demande notamment au bassiste ce qu’il ressent lorsqu’il joue de la musique. Avant de répondre, il reste silencieux pendant environ une demi-minute, puis il s’exprime avec hésitation. Dans sa musique aussi, les pauses et la réflexion jouent un rôle central. C’est pour moi particulièrement évident dans son enregistrement avec Masabumi Kikuchi, « Sunrise ».
Depuis des années, Morgan joue en tant que sideman polyvalent avec certains des grands noms du jazz, et étonnamment, il ne sort son premier album que maintenant : « Around You Is a Forest », une œuvre qui me laisse à son tour presque sans voix.
Car il révèle une autre facette de sa personnalité : celle du programmeur et de l’amateur d’ordinateurs. Fils d’un professeur d’informatique, il a développé pour cet album un instrument à cordes virtuel appelé WOODS, un système sonore vivant qui évolue constamment et ne dépend d’aucun son préenregistré. Chaque note, chaque structure est créée en temps réel et réagit à l’environnement musical. Il combine les caractéristiques des harpes à cordes d’Afrique de l’Ouest, des cithares asiatiques, du cymbalum et du marimba, mais sonne comme un nouvel instrument acoustique. C’est un instrument « vivant » qui, malgré son origine electronique, semble naturel.
Par la suite, chaqu’un des musiciens suivants accompagne et complète un morceau spécialement programmé et préenregistré pour lui.
Les musiciens participants sont des compagnons de route proches de Thomas Morgan :
Dan Weiss – tabla
Craig Taborn – Farfisa, Fender Rhodes, synthésizer, Field Recordings
Gerald Cleaver – batterie
Henry Threadgill – flûtes
Ambrose Akinmusire – trompette
Bill Frisell – guitares
Immanuel Wilkins – saxophone alto
Comme le suggère le titre de l’album, la musique enveloppe l’auditeur comme une forêt de sons, de pauses et de nuances subtiles, dans laquelle on découvre sans cesse de nouveaux détails.
Dans l’ensemble, l’album donne l’impression d’une méditation, avec un effet d’aspiration comme j’en ai rarement fait l’expérience. Il semble murmurer sans cesse : « Ne te fais pas distraire, écoute attentivement. »
À la fin de l’album, le poète Gary Snyder récite son poème « Here », que Morgan a découvert dans le métro new-yorkais en 2016, lorsqu’il a commencé à programmer WOODS, et qu’il a immédiatement considéré comme une base du projet.
L’album est sorti sur le label Loveland du guitariste danois Jakob Bro, qui depuis quelque temps se distingue par des pochettes particulièrement belles, souvent colorées et ludiques comme des dessins d’enfants, conçues par l’artiste Tal R. Entre autres, un album en duo très remarquable de Thomas Morgan, « Colours » avec la chanteuse Maria Laurette Friis qui est également sorti cette année.
Voici d’ailleurs le texte très intéressant du livret rédigé par Morgan lui-même, dans lequel il explique en détail la genèse de l’instrument et de l’album, et décrit plus précisément les différents morceaux.
PS : D’une certaine manière, cet album me rappelle un peu « Schwarzwaldfahrt » de Peter Brötzmann et Han Bennink…
7. novembre 2025
Lines for Lions
Nous sommes en novembre, et je commence à méditer aux albums qui pourraient devenir mes préférés de l’année. Et justement, deux sérieux prétendants à ce titre sont sortis aujourd’hui.
Tout d’abord, trois musiciens que je connais bien, qui ont beaucoup de poésie dans les veines et qui ont particulièrement bien assimilé leur leçon de Jimmy Giuffre pour cet enregistrement. Vincent Courtois joue du violoncelle comme s’il était l’incarnation du guitariste Jim Hall. Les deux instrumentistes à vent, Daniel Erdmann au saxophone ténor et Robin Fincker à la clarinette et également au saxophone ténor, forment avec Courtois un trio parfaitement rodé, qui vit d’une synchronisation et d’un contrepoint finement ajustés.
L’album s’intitule « Lines For Lions » (La Buissonne) et rappelle le jazz de la côte ouest, né dans les années 1950 comme pendant décontracté du bebop, plus complexe. Les trois musiciens en tirent une musique extrêmement dense, que l’on peut écouter avec enthousiasme encore et encore.
La présentation de l’autre album suivra dans les prochains jours, car c’est assez ambitieux.
27. octobre 2025
Jack DeJohnette (1942–2025)
C’est un léger claquement rythmique en arrière-plan, que l’on remarque à peine dans le dialogue entre la basse et le piano. Mais c’est précisément ce claquement qui fait de « Vignette » – le morceau d’ouverture de « Tales of Another » (1977, ECM) – l’une des œuvres les plus remarquables de l’histoire du jazz.
26. octobre 2025
Chasser le blues (d'automne) ...
Dans la culture japonaise, la conscience des saisons, kisetsukan (季節感), joue un rôle particulièrement important dans la vie quotidienne. Cela se reflète dans de nombreux domaines de la vie – de la cuisine au jardinage en passant par l’habillement, l’art, la poésie ou encore la vaisselle – et façonne ainsi le design et l’esthétique du quotidien. C’est une belle façon de perpétuer différentes traditions et d’apporter sans cesse de nouvelles couleurs et de la diversité. Et je trouve que la musique peut elle aussi s’adapter au changement des saisons.
Pour chasser le blues de l’automne, souvent causé par les journées qui raccourcissent, on peut bien sûr écouter les Beach Boys ou mettre des disques de ska. Ou bien on peut sortir deux albums des archives qui transforment les impressions automnales en images sonores passionnantes – et qui, au passage, remontent le moral, tout simplement parce qu’ils sont si beaux.
Le premier est « Novembre » (1991, Owl) du pianiste français Stéphan Oliva en trio avec Claude Tchamitchian à la contrebasse et Jean-Pierre Jullian à la batterie. Un album de jazz concentré, laissant beaucoup d’espace à chaque note pour se développer.
Le second est « Autumn Wind » (2017, ACT) de Scott DuBois. Le guitariste américain élargit ici son quartet de jazz – avec Gebhard Ullmann (saxophone, clarinette), Kresten Osgood (batterie) et Thomas Morgan (contrebasse) – à un quatuor à cordes et à bois. Il en résulte un vaste paysage sonore où le jazz, les éléments classiques et l’observation de la nature se fondent les uns dans les autres.
Ce que j’apprécie particulièrement dans ces deux albums, ce sont les excellents contrebassistes.
Bien sûr, vous pouvez aussi vous laisser aller à la mélancolie automnale, mais pour cela, c’est par ici »
Conseil de lecture :
« En automne » de Karl Ove Knausgård (2021, Denoël)
Soixante miniatures dans lesquelles Knausgård met en avant différents objets et les observe avec un émerveillement presque enfantin – une perception littéraire très intéressante de l’automne.
21. octobre 2025
70e anniversaire de Fred Hersch
V
I do not know which to prefer,
The beauty of inflections
Or the beauty of innuendoes,
The blackbird whistling
Or just after.
V
Je ne sais pas ce que je préfère :
la beauté des modulations
ou la beauté des allusions –
le chant du merle ou,
peu après.
Fred Hersch fête aujourd’hui ses 70 ans. Son œuvre est immense, sa vie mouvementée – il est considéré comme le poète parmi les pianistes de jazz. Son album solo « Silent, Listening » était pour moi clairement la meilleure nouveauté de l’année dernière, plus d’informations ici et ici.
À cette occasion, j’aimerais parler d’un morceau qui montre bien son lien particulier entre le jazz et la poésie écrite : la mise en musique du poème de Wallace Stevens « Thirteen Ways of Looking at a Blackbird » (1917), qu’il a réalisée avec Michael Moore à la clarinette basse et Gerry Hemingway aux percussions, notamment au steel drum. Le morceau figure sur l’album du même nom (également excellent), sorti en 1997. Après «Hemlocks», c’est d’ailleurs la deuxième « mise en musique » d’un poème de Wallace Stevens que je présente ici.
« Thirteen Ways of Looking at a Blackbird » se compose de treize strophes de longueurs différentes, condensées à la manière d’un haïku, chacune étant un fragment atmosphérique avec une vue sur le merle et sur la vision elle-même. Hersch a imprimé les vers directement sur la partition afin de les donner aux musiciens comme source d’inspiration pour leurs improvisations. Les trois musiciens jouent dans des combinaisons variées – solo, duo, trio – créant ainsi un paysage sonore dynamique et complexe. Ils reprennent l’ambivalence et les nuances sombres du texte de Stevens dans un jeu délicat, souvent planant. Une musique sobre et d’une beauté simple, presque transparente – une combinaison rare de jazz, l’intuition et la poésie, qui montre la sensibilité de Hersch en tant que pianiste et compositeur.
Je vous invite maintenant à imprimer le texte – joint à cet article sous forme de fichier –, à le lire une fois, idéalement, puis à écouter le morceau avec l’impression comme aide-mémoire, par exemple sur » YouTube. La musique et les mots s’associent ainsi pour offrir une expérience auditive raffinée – et l’auditeur peut lui-même sentir quand un vers enchaîne sur le suivant.
Texte du poème :
> Fichier PDF à imprimer
> JPG sous forme d’image pour smartphone
Par ailleurs : « Leaves of Grass » (2005, Palmetto) est un autre album sur lequel Hersch explore de manière intensive, avec un grand ensemble et des voix, l’œuvre d’un autre grand poète américain, Walt Whitman.
15. octobre 2025
Un tas de feuilles mortes
L’année avance. Les jours raccourcissent, la lumière s’adoucit et les feuilles commencent à changer de couleur, avant de finir par tomber. Il est donc temps d’en ramasser quelques-unes :
La chanson « Les feuilles mortes » a une histoire mouvementée. Joseph Kosma a composé la mélodie à l’origine en 1945 pour le ballet « Le Rendez-vous » (chorégraphie : Roland Petit, rideau : Pablo Picasso, décors : Brassaï), dont l’intrigue a été écrite par Jacques Prévert. Le poète français a ensuite composé les paroles, un souvenir tendre et mélancolique d’un amour passé et du temps qui s’écoule inexorablement. « C’est une chanson qui nous ressemble… » (Source)
La mélodie de la chanson frissonne comme des feuilles dans le vent – à la fois légère et lourde, avec des lignes qui descendent en courbes douces. Un motif mélancolique, comme fait pour lui donner sans cesse une nouvelle vie – chanté ou instrumental :
1 – Après le film, Yves Montand a chanté et enregistré cette chanson à de nombreuses reprises. Sa version live de 1981 à l’Olympia est particulièrement belle : après une introduction parlée avec de la voix sonore, il savoure chaque syllabe et chaque note du texte et de la mélodie.
2 – L’enregistrement du Tyshawn Sorey Trio (2022) offre une interprétation extrêmement dense et puissante qui dissout le thème familier en couches sonores chatoyantes. Malgré de fréquents changements de tempo, il swingue à merveille et fait pour moi partie des plus belles versions instrumentales.
3 – Tout aussi fascinant : le duo du pianiste Martial Solal et de Niels-Henning Ørsted Pedersen à la contrebasse, qui décomposent et recomposent le morceau avec une virtuosité vertigineuse – un pur plaisir pour les oreilles (1976).
4 – Encore plus abstraite, encore plus sauvage, la version du Matthew Shipp Trios (2008) traverse le morceau avec une telle rapidité et une telle puissance qu’on se demande parfois si l’on n’est pas tombé dans une sonate de Beethoven.
5 – Le clarinettiste Rolf Kühn (accompagné en 2016 par Hamilton de Holanda à la mandoline) montre quant à lui à quel point ce morceau peut être intense, même dans une version réduite.
6 – Caterina Valente en propose une version chantée élégante et légère (1962), accompagnée entre autres d’une harpe et d’un orchestre à cordes, qui nous donne l’impression de voir tourbillonner les feuilles d’automne devant les yeux.
7 – La version d’Eric Clapton (2010) est simple, sincère et émouvante, soulignée par un son de guitare chaleureux – et je l’aime juste beaucoup.
8 – Tout aussi charmante : Iggy Pop chante le morceau dans la version originale française (2009), avec un accent charmant et approximatif qui renforce encore la magie de la chanson.
9 – Et ceux qui veulent ressentir toute la puissance émotionnelle de cette chanson devraient écouter la version solo d’Eva Cassidy – juste sa voix et sa guitare, d’une beauté presque douloureuse.
En 1961, Serge Gainsbourg a écrit une émouvante réminiscence de cette œuvre : « La chanson de Prévert ». Jeune musicien encore inconnu, Gainsbourg rendit visite à Jacques Prévert, timide et admiratif, dans sa maison, afin de lui demander personnellement la permission de citer son nom dans les paroles de la chanson. (Source) C’est l’une de ses plus belles chansons, un hommage à la mélancolie et un salut aux anciens maîtres.
Peut-être que le secret de cette chanson réside dans le fait que « Les feuilles mortes » ou « Autumn Leaves » ne parle pas seulement d’amour, mais aussi de souvenirs, de la tentative de préserver la chaleur des jours passés. Et ainsi, elle continue de résonner, pas seulement en automne : une chanson qui nous ressemble et qui est toujours interprétée de manière nouvelle.
Liste de lecture : > Apple Music, > Deezer (sans 2)
10. octobre 2025
Raconter des histoires
« Cela fait la moitié de la journée que je suis assis ici à regarder les ombres du vieux chêne s’allonger. Bientôt, elles m’atteindront. Que se passera-t-il lorsqu’elles m’auront rattrapé ? Vont-elles se venger ? Vont-elles pardonner ? Peut-être m’accueilleront-elles dans leurs rangs. »
C’est par ces mots (en anglais) que commence le nouvel album « The Stories We Tell » du groupe Été Large de Luise Volkmann – et aussitôt, des sons de guitare envoûtants nous captivent. Ce sont des questions essentielles qui incitent à la réflexion et donnent lieu à des récits. C’est le thème de cet album : raconter des histoires, celles qui nous ont marqués, celles que nous transmettons de génération en génération et qui nous unissent. Cela se reflète dans des textes magnifiques, souvent chantés à la manière d’un opéra rock, dans des arrangements de cuivres exubérants et dans des tableaux sonores symphoniques qui rappellent parfois un « Sacre du Printemps » moderne. Des ambiances qui nous transportent – flottantes, parfois menaçantes, toujours vivantes.
Comme souvent avec les projets de Luise Volkmann, il ne faut pas essayer de classer sa musique. Il suffit de l’écouter et de l’apprécier telle qu’elle est. Pour « Été Large », elle a réuni un mélange hétéroclite de onze musiciennes et musiciens venus d’Allemagne, de France et de Suède, chacun avec sa propre voix, son propre parcours musical et un grand sens de l’expérimentation. Dans ce vaste terrain de jeu sonore, chacun peut se défouler : en chantant, en jouant, en cherchant. Le résultat est un flux sauvage et poétique de sons et de mots – un grand tas de musique sacrément bonne.
Dans le huitième morceau, « I’m Not a Poet », on peut enfin entendre : « I use words to make music – my force is the silent talking. » (« J’utilise les mots pour faire de la musique – ma force réside dans le silence. ») Et ainsi, l’essentiel est déjà « dit ».
Èté Large, ce sont : Luise Volkmann (saxophone alto), Casey Moir (voix), Laurin Oppermann (voix), Conni Trieder, Nicolas Schwabe (flûte), Peter Ehwald (saxophone ténor), Rémi Fox (saxophone baryton), Johannes Böhmer (trompette), Marleen Dahms (trombone), Johanna Stein (violoncelle), Athina Kontou (basse), Yannick Lestra (clavier et électronique), Paul Jarret (guitare) et Max Santner (batterie).
Déjà au printemps, Luise Volkmann a publié sur YouTube une série d’entretiens et de sessions avec ses anciennes idoles de la scène punk. Cela a donné naissance aux formidables « Punk Jazz Sessions », au cours desquelles elle a improvisé avec ces derniers et d’autres musiciens, et qui ont notamment été publiées au format cassette. Un document fascinant sur les racines musicales, sur le dialogue entre les générations et les genres.
Un album de son trio Cheel, avec Paul Jarret (guitare) et Max Andrzejewski (batterie), sortira prochainement. J’ai déjà eu le plaisir d’écouter leur musique en live à la Seidlvilla de Munich dans le cadre de la série Jazz+ – un trio qui sonne aussi libre et sans compromis que tout ce que Luise Volkmann touche, et qui produira certainement un autre album merveilleux.
27. septembre 2025
Au zénith
Récemment, j’ai reçu une « capsule temporelle » très spéciale : des enregistrements datant du début des années 90, une sélection issue de trois concerts différents (à Metz, Chambéry et Mayence). On y entend le trio composé du pianiste allemand Joachim Kühn, du batteur suisse Daniel Humair et du bassiste français Jean-François Jenny-Clark, qui représente à mes yeux le summum du jazz européen.
Les trois musiciens se sont rencontrés pour la première fois au milieu des années 70, lors de l’enregistrement de la bande originale du film « Le dernier tango à Paris » de Bernardo Bertolucci. Mais c’est à partir des années 80 qu’ils ont connu leur heure de gloire en tant que trio. Un chapitre qui s’est douloureusement terminé avec la mort de Jean-François Jenny-Clark en 1998.
Leurs impressionnantes carrières individuelles témoignent de l’exceptionnelle qualité des artistes qui se sont réunis ici.
Joachim Kühn (* 1944) est considéré comme l’un des plus grands pianistes de jazz européens, un artiste aux multiples influences, des débuts classiques au rock en passant par la musique du monde. Il continue à explorer ses limites jusqu’à aujourd’hui.
Daniel Humair (*1938) est un batteur exceptionnel au style incomparable qui a laissé une empreinte durable grâce à ses nombreuses collaborations sur des enregistrements importants. En dehors de la musique, il est également actif en tant qu’artiste plasticien.
Jean-François Jenny-Clark (1944-98), figure marquante du jazz français, l’un des plus grands contrebassistes de sa génération, était quelqu’un pour qui le dévouement sans compromis à la musique comptait avant tout. Sa polyvalence transparaît dans sa discographie où l’on trouve, outre du jazz de tous horizons, des œuvres issues de la chanson, de la pop et de la musique contemporaine.
Ce trio était une constellation unique qui tirait le meilleur de chacun de ses membres. Sa musique vit d’une énergie phénoménale et est en même temps portée par une poésie qui ne se perd pas, même dans les passages les plus énergiques. L’interaction des trois musiciens fonctionne comme des rouages qui s’engrènent parfaitement, et même dans les solos les plus virtuoses, il ne s’agit jamais d’une épreuve de force, mais d’une écoute attentive les uns des autres.
C’est notamment dans ses enregistrements live que ce trio atteint une intensité à donner le vertige. Ce album « On Tour, 1992–1993 » (Frémeaux & Associés), sorti en juillet, en témoigne également. Il contient trois compositions originales et deux réinterprétations marquantes : une réminiscence à « India » de John Coltrane au début et, pour couronner le tout, la version probablement la plus rapide et la plus puissante de « Summertime » de George Gershwin. Dans le morceau central « Guylène », Joachim Kühn joue - ce qui est inhabituel pour lui – sur un piano préparé, ce qui donne lieu à l’un des moments les plus magiques de tout l’enregistrement.
Cet album est en train de devenir l’un de mes préférés. Seule la typographie de la pochette, qui orne comme souvent une œuvre de Daniel Humair, aurait mérité un peu plus d’élégance – mais cela est peut-être secondaire au vu de la qualité de cette musique.
17. septembre 2025
Kaléidoscope
Parfois, un album vous reste en tête sans que vous puissiez vraiment expliquer pourquoi. Pour moi, ce sont souvent des albums solo. Celui-ci est signé par la guitariste Mareille Merck (*1996). Il s’intitule « Kaleidoskop » (Fretboard Records), un nom qui lui va à merveille. C’est un kaléidoscope paisible qui tourne lentement tout en scintillant de mille couleurs. Plus on l’écoute, plus on se rend compte de la complexité des morceaux et du soin et du sens des nuances qui y sont mis. À chaque écoute, les sonorités gagnent en profondeur. À l’exception de « My Favorite Things » de Richard Rodgers et d’un morceau de Steve Swallow, toutes les compositions sont de Merck elle-même.
La pochette est également remarquable : il s’agit d’un dessin de Bernhard Bamert qui, à la manière des images énigmatiques de M. C. Escher, invite à une longue réflexion sans jamais devenir tout à fait tangible.
Poesie
Ce poème de Paul Verlaine (1844-1896) est considéré comme un petit manifeste du symbolisme. Au lieu de déclarations claires, il prône une poésie qui agit par le son, le rythme et l’atmosphère – un art des nuances, des suspensions et des allusions.
En 1964, Léo Ferré a mis le poème en musique et en a fait ce qu’il a toujours voulu être : de la musique.
Sur le fond, ce poème exprime beaucoup de ce qui m’intéresse non seulement dans la musique : les allusions, l’inattendu, le silence – la profondeur. Un art qui ne dit pas tout du premier coup, mais qui demande du temps pour faire son effet. Qui entre en dialogue avec son interlocuteur et ne se contente pas d’être simplement consommé.
Bien sûr, un effet rapide peut parfois suffire à mettre de bonne humeur. Mais s’intéresser de plus près à l’œuvre d’un auteur ou d’une autrice est aussi une marque de respect à son égard.
Après une petite pause estivale, il est fort probable que je reprends avec de la musique ici.
6. août 2025
Jazz Now! – München 1972
Dans le texte précédent, j’ai mentionné qu’Albert Mangelsdorff avait donné son premier concert solo dans le cadre du programme culturel des Jeux Olympiques de 1972 (l’année de ma naissance) à Munich (ma ville).
Ce concert faisait partie de la série « Jazz Now », organisée par Joachim-Ernst Berendt, l’une des figures marquantes du journalisme jazz allemand. Cette série réunissait certains des plus grands noms du jazz moderne européen et américain, pas dans le cadre officiel des Jeux Olympiques, mais dans le cadre culturel qui les entourait.
Grâce à un ami qui gère et distribue une partie de l’héritage créatif d’Otl Aicher, j’ai pu me procurer une affiche originale du festival. Elle fait partie du concept visuel légendaire de ces Jeux Olympiques – imprimée en sérigraphie, dans les couleurs typiques qui ont également caractérisé le reste de l’identité visuelle des Jeux. Lorsqu’un autre ami a regardé la programmation, il a simplement déclaré : « Ce sont tous des artistes que j’écoute encore aujourd’hui. » Et en effet, le programme donne envie de les avoir vus en live.
Quelques faits intéressants supplémentaires concernant ce festival :
> Chick Corea et Gary Burton ont spontanément joué un rappel ensemble après leurs concerts solo respectifs. Cela a donné naissance la même année à leur premier album en duo, « Crystal Silence », chez ECM.
> Joachim-Ernst Berendt, qui a organisé le festival, s’était retiré en 1971 de la direction des Berliner Jazztage (à partir de 1980 : Jazzfest Berlin), dont il était responsable depuis 1964, afin de se consacrer entièrement à l’organisation de ce programme culturel exceptionnel à Munich.
> Ginger Baker, l’ancien batteur du groupe de rock Cream, s’est produit avec des musiciens nigérians. Il existe un album live de cette performance, mais il ne contient malheureusemnt pas la légendaire battle de batterie avec Art Blakey, qui avait geré le concert précédent, et qui a été citée comme l’un des moments les plus forts du festival.
Il y aurait certainement beaucoup d’autres détails intéressants à découvrir sur ce festival – par exemple pourquoi Keith Jarrett apparaît dans la partie solo dans le dépliant du programme –, mais étonnamment, cet événement semble être très mal documenté malgré son importance artistique et la composition internationale de sa programmation.
21. juillet 2025
Une combinaison réussie
L’album commence par des sons folkloriques doux comme ceux de Peter, Paul and Mary - les plus âgés s’en souviennent peut-être, les autres devront sans doute utiliser le moteur de recherche. Mais soudain, quelque chose d’étrange se glisse dans le chant. Des sons étranges ? Est-ce que c’est … du jazz ?
Mais patience ! Morceau suivant : « Wild Goose ». Il n’y a pas déjà eu ça il y a quelque temps ? Non, c’était « Wild Geese ». Et puis - une basse ! De la voix. Un trombone, des bruits de saxophone. Mais du jazz ! Une batterie fait son apparition. Comme c’est beau de se fondre dans le chant. Ça devient plus sauvage… Du free jazz ?
Aucun doute : c’est intéressant ! Non - c’est même très intéressant, comme le chant folk est ici entouré de mélodies libres, comme tout se commente, se complète, se défie. Une combinaison surprenante qui fonctionne si bien qu’on se demande pourquoi elle n’existe pas plus souvent.
Mais qui joue donc ? Le chant est signé par le duo folk britannique Colin Wilkie et Shirley Hart, qui a fait de l’Allemagne sa patrie d’adoption dans les années 60 et s’est profondément inscrit dans la scène de la chanson locale. Emil Mangelsdorff et Heinz Sauer, deux grands noms du jazz allemand, jouent d’autres instruments,
Mais c’est Albert Mangelsdorff (le frère d’Emil), dont on célèbre cette semaine le 20e anniversaire de sa mort, qui a dirigé cette manifestation. Mangelsdorff était l’un des plus grands trombonistes de jazz d’Europe. Il a exploré les possibilités de son instrument jusqu’à ses limites et a par exemple utilisé une technique de jeu dans laquelle il créait une polyphonie en chantant en plus dans l’embouchure. Lors de l’ouverture des Jeux Olympiques de 1972, il a d’ailleurs donné le premier de nombreux concerts en solo avec cette technique.
Il a marqué de manière décisive le free jazz allemand et était en outre toujours ouvert à de nouvelles rencontres au-delà des frontières des genres, ce dont témoigne également ce curieux album « Wild Goose » (MPS) de 1969.
Autres albums intéressants d’Albert Mangelsdorff (sélection) :
16. juillet 2025
Hemlocks
Joan Mitchell (1925-1992) fait partie des peu de femmes de la « New York School » de l’expressionnisme abstrait (à ne pas confondre avec la musicienne Joni Mitchell, qui peint de manière plutôt figurative). Son style de peinture se caractérise par des coups de pinceau expressifs et gestuels et un grand sens pour les couleurs. En 1956, elle a réalisé une peinture intitulée « Hemlock » : un tissage de lignes horizontales calligraphiées en vert, noir et blanc, parsemées de touches bleues et rouges.
Mitchell s’est inspiré pour cela dans l’athmosphere sombre du poème « Domination of Black » (1916) du poète américain Wallace Stevens (1879-1955), dans lequel on peut lire entre autres :
« Out of the window,
I saw how the planets gathered
Like the leaves themselves
Turning in the wind.
I saw how the night came,
Came striding like the color of the
heavy hemlocks…”
Des mots qui donnent une signification encore plus profonde aux lignes abstraites et aux champs de couleurs du tableau et qui laissent deviner la forme d’un conifère - alors que le poème lui-même rassemble le vent, les feuilles d’automne et le cri des paons dans une ambiance obscure et inquiétante qui virevolte.
Le batteur et compositeur new-yorkais Will Mason évoque ces deux références et leur ajoute une dimension sonore. Les morceaux de son album « Hemlocks, Peacocks » (New Focus), déjà paru en janvier, portent des titres tirés du poème et en tirent des images acoustiques musicales d’une beauté expressive. Mason s’inspire en outre de « The Well-Tuned Piano » de La Monte Young (né en 1935), une œuvre monumentale de la musique minimale, avec une ambiance microtonale et des répétitions hypnotiques. (Young a également marqué de ses idées des musiciens tels que John Cale, qui a fait partie de son ensembleet a ensuite contribué fortement à la formation du groupe « Velvet Underground »).
Le quatuor de musiciens peu commun est composé de Will Mason à la batterie, d’Anna Webber au saxophone ténor et de Daniel Fisher-Lochhead au saxophone alto, et enfin deVon Russell Gray avec deux claviers superposés. Ces claviers sont accordés sur des gammes dites de « just-intonation » - un système de rapports de fréquences « purs » et naturels plutôt que des notes de piano tempérées de manière uniforme. Ils sont en outre légèrement désaccordés les uns par rapport aux autres, ce qui produit des sonorités particulièrement aériennes.
Tous les instruments sont finement imbriqués et les compositions se situent entre le jazz de chambre microtonal et l’art sonore expérimental. Ceux qui s’y laissent prendre sont récompensés par de nombreux petits symptômes de jubilation dans le cerveau, car malgré sa complexité, cette musique possède une mélodie très poétique et méditative.
Et le lien supplémentaire avec les autres domaines artistiques rend ce projet encore plus passionnant.
12. juillet 2025
Un bouquet de fleurs africaines
« Fleurette africaine » (ou « African Flower ») est une composition de Duke Ellington qui s’est imposée comme un standard de jazz très interprété. Elle montre de manière exemplaire comment un modèle intemporel peut être révélé par différents musiciens sous des facettes toujours nouvelles.
Le morceau est apparu pour la première fois en 1962 sur l’album « Money Jungle » - un enregistrement exceptionnel d’Ellington avec Charles Mingus et Max Roach, un trio de pianistes de titans qui ose ici une réduction absolue. Ellington peint de larges coups de pinceau harmoniques, tandis que Mingus caresse les cordes basses avec son archet comme un colibri sauvage. Roach y place des coups élastiques, presque pointilliste.
Cette beauté simple invite à la réinterpréter sans cesse. Voici quelques versions très différentes, chacune passionnante à sa manière :
1 – Norah Jones a publié en 2016 sur son album « Day Breaks » une interprétation d’une grande intensité. Avec modération, elle fredonne la mélodie, tandis que le jeu de saxophone de Wayne Shorter provoque de petites éruptions émotionnelles qui ne cessent d’éclater.
2 – Avec son cornet grondant, Kirk Knuffke apporte sur son album „Super Blonde“ (2024) au morceau une sonorité qui évoque une mélancolie et qui le fait osciller et cela rappelle fortement la mélancolie des films finlandais.
3 – Avec Daniel Erdmann et Aki Takase, la chanson devient un terrain de jeu : respectueux, mais avec beaucoup d’humour. Tous deux se renvoient la balle et ne cessent de surprendre avec des ruptures ironiques et des changements de tempo soudains.
4 – Le trio du batteur néerlandais Han Bennink (« Parken », 2009) reste relativement fidèle à l’original, sauf que la basse a été remplacée par une clarinette. On a l’impression qu’une multitude d’insectes affairés tentent de s’emparer du bon nectar des fleurs.
5 – Gary Burton fait de « Fleurette africaine », sur l’album « General Mojo Cuts Up » (1968), une méditation dans laquelle la guitare ajoute des points forts mélodiques, tandis que le vibraphone y ajoute des harmonies scintillantes.
6 – Terri Lyne Carrington réinterprète complètement l’œuvre (« Money Jungle: Provocation in Blue », 2013) en lui donnant une impulsion moderne. Des polyrythmies pulsées et la trompette scatante de la légende Clark Terry (déjà âgé de plus de 90 ans lors de l’enregistrement) transforment la fleurette africaine en une improvisation jazz smooth.
Tout cela montre comment une grande composition de jazz ne survit pas en tant qu’œuvre muséale, mais continue d’évoluer et de se métamorphoser en tant qu’organisme musical vivant à chaque nouvelle interprétation.
Playlist
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» Autres morceaux avec des variations différentes :
Afro Blue de Ramon „Mongo“ Santamaria, Olhos de Gato de Carla Bley
8. juillet 2025
Rayons lumineux
L’album « Rays of Light » réunit de nombreux éléments qui me sont familiers depuis longtemps. Il est signé Richard Koch, un trompettiste polyvalent qui non seulement joue parfaitement de son instrument, mais s’en sert aussi de manière extrêmement ludique, créant souvent une friction séduisante avec le reste de l’image sonore.
A cela s’ajoute un groupe remarquablement indépendant : Fabiana Striffler au violon, dont le jeu a des accents tantôt irlandais, tantôt balkaniques. Valentin Butt à l’accordéon, avec un répertoire de sons allant de la musique populaire autrichienne au tango argentin. Andreas Lang à la contrebasse, qui s’aventure souvent volontiers sur le devant de la scène mélodique, et Nora Thiele qui, avec son tambour à cadre - mon instrument de percussion préféré - donne à l’ensemble une merveilleuse touche orientale.
Tout cela se mélange ici avec légèreté, tout en restant riche en couleurs et en détails. En France, on appelle cela le « folklore imaginaire » - une musique pleine de fantaisie, inspirée de nombreuses traditions, qui semble familière tout en étant nouvelle. Les magnifiques moments de tension de cet album mettent de bonne humeur dès la première écoute, mais pourraient tout aussi bien embellir une fête d’été bien festoyante.
Les magnifiques moments de tension de cet album mettent de bonne humeur dès la première écoute, mais pourraient tout aussi bien embellir une fête d’été bien festoyante.
Après l’album de Maxine Troglauer que j’ai présenté ici il y a quelques semaines, c’est une deuxième grande découverte sur le label berlinois « Fun in the Church ».
4. juillet 2025
Django Unchained
Le jazz manouche, cette musique sur laquelle on claquait des doigts et on tapait du pied, m’avait moins attiré, surtout sous sa forme orchestrée. Je n’ai également pris conscience que très tard que Django Reinhardt, l’un des plus grands fondateurs du genre, était français.
Il est né en 1910 en Belgique dans une famille de Manouches français, un groupe de Sinti et de Roms. Malgré un grave accident au cours duquel il perdit partiellement trois doigts de la main gauche, il développa une technique de jeu unique qui rend sa musique incomparable aujourd’hui encore. Son mélange de swing, de jazz et de traditions musicales de sa culture manouche a créé un univers sonore inventif qui inspire de nombreux musiciens dans le monde entier. Il est en outre considéré comme le premier musicien de jazz européen de renommée mondiale. Pour en savoir plus, cliquez ici.
Mon attention a été attirée par deux albums de musiciens français parus ces dernières années. Tous deux ont libéré les compositions de Reinhardt des arrangements orchestraux et les ont réduites à leur essence mélodique. Cette libération fait apparaître des mélodies étonnamment belles et complexes, qui étaient auparavant cachées sous les lourds arrangements.
L’un d’entre eux porte le titre prégnant « Django ! » et est l’œuvre du saxophoniste Baptiste Herbin, qui l’a publié en 2024 avec son trio. Sylvain Romano joue de la contrebasse, André Ceccarelli de la batterie. La mélodie est assurée par Baptiste Herbin qui, avec son jeu de saxophone virtuose, reproduit et orne de la plus belle manière les sons doux de la guitare de Reinhardt. Bien que l’ensemble sonne plutôt comme du jazz de chambre, cet album swingue énormément. Baptiste Herbin a d’ailleurs été nominé cette année pour les Victoires du Jazz, le plus important prix de jazz français.
« Django’s Songs » est l’autre album, enregistré en 2023 par le guitariste Adrien Moignard et Diego Imbert à la basse. Ces réinterprétations créent une intimité et une clarté encore plus grandes. Débarrassées des contraintes orchestrales, les notes sont réduites à l’essentiel, ce qui témoigne de l’extraordinaire puissance des compositions et de la profonde compréhension des musiciens. Une œuvre que l’on peut écouter encore et encore.
Les deux albums se terminent par des versions surprenantes de « Nuages », la composition la plus connue de Reinhardt, écrite dans les années 1940. Composé pendant l’occupation allemande à Paris, ce morceau est devenu une sorte d’hymne national de substitution et est encore considéré aujourd’hui comme sa marque de fabrique musicale. Les nuages ont souvent été interprétés comme un symbole de la nostalgie de la paix et de l’absence de patrie des Sinti et des Roms.
Actuellement, la musique de Django connaît un véritable renouveau. De jeunes musiciens du monde entier s’emparent de ses compositions, les réinterprètent et font évoluer le swing manouche de manière créative. Cela vaut certainement la peine de suivre cette évolution de plus près à l’avenir.
Baptiste Herbin, Django!
2024, Matrisse Productions
Adrien Mognard ◆ Diego Imbert, Django’s Songs
2023, Label Ouest