15. octobre 2025
Un tas de feuilles mortes
L’année avance. Les jours raccourcissent, la lumière s’adoucit et les feuilles commencent à changer de couleur, avant de finir par tomber. Il est donc temps d’en ramasser quelques-unes :
La chanson « Les feuilles mortes » a une histoire mouvementée. Joseph Kosma a composé la mélodie à l’origine en 1945 pour le ballet « Le Rendez-vous » (chorégraphie : Roland Petit, rideau : Pablo Picasso, décors : Brassaï), dont l’intrigue a été écrite par Jacques Prévert. Le poète français a ensuite composé les paroles, un souvenir tendre et mélancolique d’un amour passé et du temps qui s’écoule inexorablement. « C’est une chanson qui nous ressemble… » (Source)
La mélodie de la chanson frissonne comme des feuilles dans le vent – à la fois légère et lourde, avec des lignes qui descendent en courbes douces. Un motif mélancolique, comme fait pour lui donner sans cesse une nouvelle vie – chanté ou instrumental :
1 – Après le film, Yves Montand a chanté et enregistré cette chanson à de nombreuses reprises. Sa version live de 1981 à l’Olympia est particulièrement belle : après une introduction parlée avec de la voix sonore, il savoure chaque syllabe et chaque note du texte et de la mélodie.
2 – L’enregistrement du Tyshawn Sorey Trio (2022) offre une interprétation extrêmement dense et puissante qui dissout le thème familier en couches sonores chatoyantes. Malgré de fréquents changements de tempo, il swingue à merveille et fait pour moi partie des plus belles versions instrumentales.
3 – Tout aussi fascinant : le duo du pianiste Martial Solal et de Niels-Henning Ørsted Pedersen à la contrebasse, qui décomposent et recomposent le morceau avec une virtuosité vertigineuse – un pur plaisir pour les oreilles (1976).
4 – Encore plus abstraite, encore plus sauvage, la version du Matthew Shipp Trios (2008) traverse le morceau avec une telle rapidité et une telle puissance qu’on se demande parfois si l’on n’est pas tombé dans une sonate de Beethoven.
5 – Le clarinettiste Rolf Kühn (accompagné en 2016 par Hamilton de Holanda à la mandoline) montre quant à lui à quel point ce morceau peut être intense, même dans une version réduite.
6 – Caterina Valente en propose une version chantée élégante et légère (1962), accompagnée entre autres d’une harpe et d’un orchestre à cordes, qui nous donne l’impression de voir tourbillonner les feuilles d’automne devant les yeux.
7 – La version d’Eric Clapton (2010) est simple, sincère et émouvante, soulignée par un son de guitare chaleureux – et je l’aime juste beaucoup.
8 – Tout aussi charmante : Iggy Pop chante le morceau dans la version originale française (2009), avec un accent charmant et approximatif qui renforce encore la magie de la chanson.
9 – Et ceux qui veulent ressentir toute la puissance émotionnelle de cette chanson devraient écouter la version solo d’Eva Cassidy – juste sa voix et sa guitare, d’une beauté presque douloureuse.
En 1961, Serge Gainsbourg a écrit une émouvante réminiscence de cette œuvre : « La chanson de Prévert ». Jeune musicien encore inconnu, Gainsbourg rendit visite à Jacques Prévert, timide et admiratif, dans sa maison, afin de lui demander personnellement la permission de citer son nom dans les paroles de la chanson. (Source) C’est l’une de ses plus belles chansons, un hommage à la mélancolie et un salut aux anciens maîtres.
Peut-être que le secret de cette chanson réside dans le fait que « Les feuilles mortes » ou « Autumn Leaves » ne parle pas seulement d’amour, mais aussi de souvenirs, de la tentative de préserver la chaleur des jours passés. Et ainsi, elle continue de résonner, pas seulement en automne : une chanson qui nous ressemble et qui est toujours interprétée de manière nouvelle.
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